View Full Version : [BG] Un Nouveau Départ
Etherne
11-27-2005, 09:10 PM
« On ne choisit pas ses parents, lui avait dit la vieille femme, pas plus qu’on ne choisit de naître riche ou pauvre, bête ou intelligent. Tu comprends ça, gamin ? On ne choisit rien dans la vie. Ce sont les dieux qui décident pour nous. Ce sont eux qui tirent les ficelles, eux qui jètent les dés et ramassent les mises. Et tu auras beau te débattre, crier ou lutter de toutes tes forces, rien n’y changera. La partie est truquée depuis le début. Tout est truqué ! »
« Espèce de… Espèce de vielle sorcière ! »
« Tu me crois pas ? Tu devrais pourtant, gamin. Car tes parents, toi, moi, tout le monde ici fait partie des mises. Les rois, les paysans, les guerriers et les sorciers. Tout le monde ! Et si tu n’apprends pas les règles du jeu, tu te feras bouffer par un plus grand poisson que toi ! »
L’espèce de folle avait répété ces paroles à plusieurs reprises, et l’image d’un gigantesque poisson s’était dessinée dans l’esprit du jeune garçon. Une créature énorme, démesurée, faites d’acier et de ténèbres, un peu comme celle représentée dans les ruines de Vieux-Temple. Reptenza, ou quelque chose comme ça, se souvenait-il.
« Oui, tu te feras bouffer par un plus grand poisson que toi. Et tu finiras dans une tombe ou une maison de passes ! Et des dizaines et des dizaines de types se payeront ton cul pour une poignée de Goths ! Et tu prieras pour que tout s’arrête. Et tu pleureras. Mais personne n’écoutera tes prières. Et tu finiras par pourrir de l’intérieur, et tu mourras ! »
Le pauvre enfant était totalement terrifié. Incapable de bouger, il restait immobile, les yeux mi-clos et le souffle court. Il imaginait son corps, brisé, dévoré, souillé et démembré, et ce pendant une éternité. Il imaginait les dieux en train de festoyer ou de se quereller pour des choses futiles. Il les imaginait riant, mangeant ou jouissant à longueur de journée. Il les imaginait tout puissant, capables de décider du destin de chaque chose et de chaque être, et pourtant insensible à leur souffrance.
Malgré toute son imagination, le pauvre gosse était incapable de prendre la moindre décision. Il restait là, débout, immobile et soumis, devant la carcasse ricanante de l’horrible vieille femme, à se demander quelle était la meilleure chose à faire pour mettre fin à cette rencontre. Crier, mordre, déguerpir ou pleurer, n’importe quoi, mais ne plus rester inactif. Ne plus rester avec cette femme. Disparaître, se retrouver ailleurs. Voilà, ce qu’il désirait plus que tout.
Alors, quand ses muscles se contractèrent et le propulsèrent en direction de la vieille sorcière, il ne put s’empêcher d’éprouver un mélange de satisfaction et de plaisir. De la satisfaction, parce qu’enfin, il agissait. Enfin, il se sentait libre. Et du plaisir, parce que déjà, il s’imaginait en train de raconter à ses copains que oui, il avait réussi à atteindre la maison de la sorcière, que oui, il lui avait parlé et qu’en plus il s’en était sorti indemne.
Quelques secondes après, le voilà en train de courir dans les sous bois. Il sent le vent fouetter son visage et les herbes lacérer ses mollets nus. La cabane n’est plus qu’un petit point, loin derrière lui, un petit point qui bientôt disparaîtra.
Et alors cette maudite journée se transformera en fête, et il festoiera, et il riera, et il deviendra le héros qu'il a toujours rêvé d'être. Malgré la liesse qui l'envahit, quelque chose l’empêche de profiter pleinement de sa victoire. Quelque chose qui lui laisse un goût amer au fond du palais. Métallique.
Il y a les paroles de la vieille femme, oui, mais il y a autre chose. Autre chose que cette histoire de mises, de dés et de poissons. Quelque chose de rouge et d’interdit, quelque chose qui a trait à la mort et à la souffrance. Mais quoi ? Il a beau chercher, les portes sa mémoire demeurent désespérément closes. Pourtant, il s’agit de quelque chose d’important, il en est convaincu. Mais ses efforts restent vains.
Alors qu’il longe la Serpentine, la petite rivière qui coule jusqu’à son village, il s’efforce de savourer chaque instant, chaque seconde. Bientôt, il sera acclamé. Comme un héros. Comme un roi. Il sera adulé et pourra peut-être même voler un baiser à la fille du meunier.
« Encore un effort, répète-t-il inlassablement. Encore un effort, et ils sauront. Tout le monde saura. »
Pourtant, les choses ne se passent pas exactement comme prévu. En effet, à peine aperçoit-il son village qu’il se met à verser quelques larmes. Non par joie ou fierté, ni même par colère. Non, il commence à se souvenir. Il commence à se souvenir de ce bruit sourd et entêtant qui a accompagné sa fuite. Un bruit de craquement, sec, rapide et irréversible. Oui, il y a eu ce bruit, puis une tâche rouge. Chaude, poisseuse et enivrante. Une mare de sang. Et au milieu de cette mare de sang, le corps sans vie de la vieille, le crâne fendillé en deux.
Et il se revoit, en train de bousculer la vieille femme. Il revoit son corps qui vacille puis s’effondre, au ralenti, des dizaines et des dizaines de fois. Et à chaque fois, les os se brisent et une rivière de sang s’écoule de son front fendu en deux. Et lui, trop heureux de s’être enfui, trop lâche pour faire demi-tour, qui continue sa course et l’abandonne à une mort certaine.
C’est en est trop pour le jeune garçon qui se laisse choir dans l’herbe et éclate en sanglots. Il ne sera jamais un héros. Il le sait maintenant. Un assassin, peut-être, ou un mercenaire, ou un tueur. Mais pas un héros. Il le sait. Et s’il pleure aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’il regrette son geste, mais parce qu’au contraire, il n’éprouve aucun remord…
* * *
Des années plus tard, le jeune garçon est devenu un adulte, un voyageur qui sillonne les routes de Ganareth à la recherche d’un peu d’aventures, de vin et de gloire. Il lui arrive de croiser la route d’autres aventuriers et de passer un peu de bon temps en leur compagnie ou de se battre à leurs côtés. Toujours avec plaisir, mais jamais pour très longtemps, car son voyage n’a pas de fin. Plus que quiconque, il connaît la valeur du temps et la futilité de l’existence. Et plus que quiconque, il a besoin de réponses.
« Ce sont les dieux qui décident pour nous. Ce sont eux qui tirent les ficelles, eux qui jètent les dés et ramassent les mises. Et tu auras beau te débattre, crier ou lutter de toutes tes forces, rien n’y changera. La partie est truquée depuis le début. Tout est truqué ! »
Il a besoin de savoir, besoin de comprendre. Alors, il a accepté le défi. Un défi qu’il s’est lancé à lui-même, ou qu’il a peut-être lancé aux Dieux. Il ne sait plus trop. Toujours est-il que depuis des années maintenant, il suit les présages, les oracles et les augures, à la recherche du sens de tout cela. Et il erre sans cesse, prêt à tout pour gagner sa liberté…
Etherne
12-04-2005, 04:56 PM
"Putain, fais chier! Tu peux pas bosser proprement, Herald?"
Le corps du demi-orque, à demi-mort, à demi-vivant, continue à gémir et à pisser le sang, entre autre. Ses yeux vides, embués par la souffrance, réclament quelque chose, quelque chose qu'Herald lui refuse depuis plusieurs heures. La mort? La fin? L'oubli? Ou quelque chose de similaire.
Herald sourit en contemplant les doigts tranchés du prisonnier.
"Tu veux que je te dise, machin, ça m'arrange que tu dises rien. Ouai, j'aime quand un mec comme toi essaie de jouer au dur. Tu vois le genre? Le gars qui résiste, qui se dit qu'il ne va pas parler et qui voit ses doigts, ses dents, ses oreilles, ses mains tomber sur le sol. Ouai, ca m'amuse."
Le demi-orque ne réagit pas. Son corps n'est plus qu'une loque, en sang. Et son esprit, un brasier sur le point de s'éteindre.
"Tu es pas ici pour t'amuser, Herald. Tu es là pour faire parler ce fils de pute. Qu'il nous dise où se trouve ce putain de temple"
Fais chier, songe Herald. Pour qui il se prend ce mec. A toujours donner des ordres. A toujours poser des questions au sujet de Zephyr et des autres dieux. A toujours vouloir avancer plus loin dans les profondeurs de Ganareth. D'une voix sûre, Herald reprend:
"Machin, tu veux pas nous dire où se trouve la Caverne de Zephyr? Tu veux pas nous dire où se trouve son coeur? Et bien, c'est dommage. Parce que tu vois, une fois que j'en aurais fini avec toi, j'aurais encore pas mal de truc à faire. Avec ta mère, ta soeur et ta femme."
Le demi-orque essaie de ne pas regarder, de ne pas penser, de ne pas parler. Plutôt crever.
"T'en fais pas, mon gars. Je sais ce que tu penses. Tu préfèrerais mourir plutôt que collaborer. Mais je peux te dire une chose, tu vivras aussi longtemps que je le souhaiterais. Ouai, je t'autoriserais pas à crever tant que tu n'auras pas balancer les informations!"
Au même moment, la pince chauffée à blanc sectionne le majeur gauche du demi-orque qui s'étouffe dans ses hurlements.
La lame d'une épée courte siffle en dessous du menton d'Herald et l'oblige à reculer.
"Recule, espèce d'enfoiré."
L'homme qui vient de parler porte un long manteau noir, et une armure de cuir élimée. C'est lui qui dirige l'expédition, ou du moins qui essaie de le faire. Un vagabond, un guerrier, ou quelque chose comme ça.
"Tu veux que je te dise, gamin. Ce n'est pas en jouant au dur que tu vas sauver ta famille, ni même que tu vas sauver ton âme. Vous êtes condamnés, depuis que nous sommes arrivés ici, avec les forces de la lumière. Vous êtes condamnés et tu le sais trés bien. Seulement voilà, on peut continuer à jouer encore des heures, continuer à graver les liturgies d'Ysatis dans ta chair et celle de ta famile, continuer à jouer au bon et au méchant. Seulement voilà, à un moment, toi ou l'un des tien, va parler. Et alors, toute cette souffrance n'aura servi à rien. Tu vois, ce que je veux dire?"
Herald aurait aimé continuer à s'amuser encore un peu. Profiter des bons côtés de la guerre, laisser libre court à son imagination et à ses instincts. Mais bon, le boss en a décidé autrement, aussi il en sera autrement.
"Nous avons besoin de ce coeur. Nous avons besoin de retrouver ce temple. Et je peux t'assurer que nous sommes prêts à tout pour le trouver. Tu vois le gars, là bas? Le type habillé en noir, avec le triangle rouge tissé sur son plastron? Et bien, c'est un nécromant. Et pas n'importe lequel, un des meilleurs. Tu vois où je veux en venir, non? Non? Ce que je veux te dire, c'est que si tu ne parles pas de ton vivant, tu le feras une fois passé de l'autre côté... Et alors, là, tu commenceras vraiment à souffrir... Et à regretter..."
Le gamin ne savait plus trop quoi penser ou faire. Il déteste ces hommes, et leur armée, et leurs manières, et tout ce qui fait d'eux des prétendus serviteurs de la lumière. Il les déteste plus encore qu'il ne se déteste pour son impuissance. Mais il déteste plus encore l'odeur de sang et de chairs brûlées qui emplit le pièce, celle de son propre corps qui tombe en miettes. Alors, il se met parler et à pleurer.
* * *
Une demi-heure plus tard, Herald, Suichi et l'homme sans nom sortent de la cabane pour enterrer les corps. Celui du jeune garçon, de sa mère, de sa soeur et d'autres encore.
"Putain, on peut pas les faire cramer?", soupire Herald,"Ca irait quand même plus vite..."
"Je te rappelle que nous sommes du côté de la lumière"
Herald regarde Suichi, comme si ces paroles n'avaient pas de sens pour lui.
"Nous sommes de ce côté, parce que nous n'avons pas le choix, Suich. Et puis aussi, parce qu'ils nous paient bien".
"Ouai, n'empêche que c'est pas une raison pour se comporter en monstre."
Herald sourit en entendant ce terme. Un monstre? Ce n'est pas lui le monstre, c'est ce putain de demi-orque. Lui et sa putain de famille. Voilà ce qu'il se dit, tout en continuant à creuser. Voilà ce qu'il se dit en crachant sur le visage brisé et ensanglanté de cette créature.
"Je t'avais dit de parler plus tôt, espèce de connard. Ca nous aurait éviter de perdre du temps. Et puis franchement, comment tu as pu être suffisament con pour croire à cette histoire de nécromant? Sincèrement, tu as vraiment penser que Suich était capable de faire oeuvre de magie. Mais quel con!"
Suichi sourit en songeant à la ruse de l'Homme sans Nom. Ce type là n'était pas comme les autres. Ni vraiment light, ni vraiment Dark, il oeuvrait en eaux troubles. Dans un espace crépusculaire, fait d'ombres et d'illusions. Ou plutôt dans un non-espace, une réalité intermédiaire et malsaine, pleine de désillusions et de faux semblants. Ouai, ce type là n'était pas un simple soldat, ni même un simple aventurier. Il cherchait quelque chose. Quelque chose d'important. Et il est prêt à tout pour le trouver.
"Tu penses trop, Suich, lui dit l'Homme au même moment. Finis de creuser, repose toi et prie pour que nous soyons encore en vie demain. La journée sera longue".
Puis, les hommes reposent leurs pelles et s'en vont, chacun dans leur direction. La journée de demain sera longue, effectivement. Mais cela ne vaut pas dire qu'il ne faut pas s'amuser un peu d'ici là.
Herald part pisser derrière les fourrées. Tout en égouttant sa sardine, il se dit qu'en se débrouillant bien, il devrait bien réussir à dégoter une fille pour la nuit. Ouai, il devait bien avoir une fille de troupe dans le coin, une petite pute qu'il pourrait frapper et baiser contre quelques Goths.
Suichi, lui, ne pense pas à ça. Non, il a d'autres soucis, d'autres préoccupations. Comment oublier les montagnes de cadavres? Les bûchers? Les centaines de corps sans vie qui se sont accumulés autour de lui ces derniers jours? Comment oublier le regard du demi-orque, Rorshk, il croit se souvenir, lorsque la lame de son maître à ouvert une plaie béante dans son cou? Ce regard plein de haine qui, si soudainement, semblait avoir trouvé le repos. Comment oublier et trouver le sommeil? Aprés avoir prié quelques instants, il sort de se besace de l'Herbe à Lune. D'ici quelques instants, il pourrait se laisser aller. Dormir. Rêver. Oublier...
L'Homme sans Nom, quant à lui, s'efforce de penser le moins possible. Il sait que la pensée est un obstacle à la réussite de sa quête et à tout ce qui fait qu'il est ici, aujourd'hui. Alors, il marche sous le ciel noir, contemplant les fragments de lune qui dérivent à l'horizon et se demande quand enfin, il pourra se reposer. Mais sans cesse, les paroles de la vieille femme remonte à sa mémoire.
« Ce sont les dieux qui décident pour nous. Ce sont eux qui tirent les ficelles, eux qui jètent les dés et ramassent les mises. Et tu auras beau te débattre, crier ou lutter de toutes tes forces, rien n’y changera. La partie est truquée depuis le début. Tout est truqué ! »
Oui, tout est truqué. Il le sait, maintenant. Il a vu suffisamment de ses compagnons mourir, ou partir en croisades pour des idéaux qui n'en sont pas, ou prendre parti pour l'une ou l'autre des factions, pour savoir que tout est truqué. Oui, tout est truqué. Depuis le début. Et il n'y a pas de moyen pour s'en sortir. Il faut continuer à jouer. Encore et encore. Comprendre les règles, les utiliser ou les détourner lorsque ceci est nécessaire. Et parfois tricher...
Il n'y a pas d'autres solutions, pas d'autres moyens. A moins, à moins que les paroles de l'Oracle de Gothar ne soient pas totalement fausse. A moins qu'il ne soit possible d'acquérir l'essence d'un dieu, et de devenir son égal.
Alors, il marche, encore, boit un peu de bière et de vins en compagnie d'autres soldats, puis part se coucher. Sa tête est lourde, pleine de rêves, de cauchemars et de souvenirs qu'il s'efforce de chasser. Il sait qu'il se rapproche du but, qu'un jour ou l'autre, il parviendra à s'emparer de l'un des Coeurs. Qu'un jour ou l'autre, il sera libre.
Etherne
12-12-2005, 10:14 AM
Des dizaines de braseros suspendus oscillaient avec le vent, et vomissaient leur lumière verdâtre et presque irréelle sur les fresques murales. A moitié dévoré par la pénombre et la lèpre, le visage du prêtre brûlait d'une ferveur extatique, et autour de lui, des dizaines de fidèles, encapuconnés et courbés, reprenaient ses paroles.
"Et les barrières séparant l'espace et le temps se déchireront. Et nous, les conjurés de Malecta, nous emparerons du coeur et de sa puissance."
Rencontre du temps profane et du temps sacré, cette cérémonie religieuse se déroulait dans un lieu oublié et obscure, un temple tout entier dédié à Malecta qui avait été, il y a bien longtemps de cela, une des plus grande léproserie de Ganareth. Pour preuve, les inscriptions sur les murs qui reflétaient, d'une manière presque naïve et enfantine, la réalité historique de cet endroit. Des noms, des visages, des mains dessinées à la peintue, un ensemble de chiffres et des symboles ésotériques, voilà ce qui entouraient Sacha, le maître de cérémonie.
"Et bientôt, nous pénétrerons le royaume des immondices, la contre-face de la réalité, et lutterons pour avoir accés au Palais des Agonies, là où la vie rencontre la mort, là où le temps s'efface pour laisser place à l'éternité, là où nous corps mourront pour renaître"
En réponse à ces paroles, un des fidèles les plus anciens commença à chanter les cantiques mortifères. Puis, d'autres voix se joignirent à lui, et d'autres encore, et l'espace tout entier fut rempli de ce son, à la fois si pur et si effrayant, râle ou requiem dédié aux vivants et aux morts, et aux autres.
* * *
Un frémissement, une onde invisible.
Le prêtre lève les yeux et voit, tout autour de lui, les corps tordus, vieillissants et mutilés de ses disciples. Des cloques, des pustules, des lambeaux de chair et de nécroses, germent sur leurs chairs grises.
"L'Heure approche. Bientot, le souffle de Malecta brûlera en nous, et bientôt nous brûleront en lui. Bientôt, la porte s'ouvrira et les frontières disparaîtront."
A une vingtaine de mètre, deux silhouettes gisent dans la pénombre. Immobiles, silencieuses et professionnelles, elles observent sans dire un mot. Pour communiquer, quelques signes et des variations dans le rythme respiratoire suffisent.
Ce que le premier dit pourrait être traduit par:
"On fait quoi? On reste? Ou on part avant qu'il ne soit trop tard?"
L'autre a toujours les yeux fixés sur le grand prêtres, et les corps décharnés qui se figent dans un rictus de douleurs, tout autour de lui. Une forêt de cadavres pétrifiés, dans une dizaine d'années, il ne restera rien d'autres ici. A part ces corps, figés dans l'éternité, la pierre et la mort.
"On reste. Et tiens toi prêt. Le plan n'a pas changé."
Suich soupire. Depuis qu'il le connaît, l'Homme continue à poursuivre un rêve dément. Un rêve insensé qui le tue autant qu'il le fait vivre. Quelque chose qui a trait aux dieux, et à leurs coeurs, et à une histoire plus ancienne encore.
La main posée sur sa dague, l'Homme réfléchit et se demande si son plan a, ne serait-ce qu'une infime chance de réfléchir. Il vérifie mentalement son matériel, passe en revue chaque pièce de son équipement et la manière de l'utiliser au mieux. Ne rien laisser au hasard. Enfin, le minimum.
Son rythme respiratoire s'accélère, sa main dessine un symbole sur la pierre. Suich craint de comprendre ce que l'Homme vient de lui dire.
"Quand je te le dis, on y va".
La dernière fois qu'il lui a dit ça, c'était lorsqu'ils ont failli s'emparer du coeur de Zephyr. Et cela remonte à plus de dix ans. Et un de leurs compagnons est mort, et ils se sont fait doubler par la Compagnie des Cendres, une troupe de mercenaires au service des Darks. Et ils s'en sont sortis, il ne sait plus trop comment. Mais de vieilles cicatrices lui rappellent que ça aurait pu ne pas être le cas.
La lumière des brasera vacille puis diminue brutalement. Il ne reste plus qu'une infime lueur, verte, jaune, orangée, grise, un miroitement de couleurs qui s'entrechoquent alors que la réalité se tord.
"Je t'ai offert leur vie, pour que tu puisses recevoir la mienne. Je t'ai offert mon coeur, pour que je puisse recevoir le tien..."
Là où quelque seconde auparavant, il y avait les fidèles, il n'y a plus rien. Si ce n'est des cendres qui volent au grés du vent, un vent froid, glacial et noir. Une ombre qui délimite une présence, ou plutôt une absence, car ce lieu est avant tout un non-lieu. Oui, ce lieu se définit parce qu'il n'est pas. Et ce vide sans forme, cette marque froide et gémissante, amas de bactéries, de virus et de poisons invisibles, toute cette vie qui n'en est pas une, mais est au contraire l'Ennemi, parle au nom de Malecta.
"Oui, je t'offre ce que l'on t'a pris."
Aprés avoir tracé un hexagone sur son front putréfié, le prêtre hurle de douleur, au moment même où il s'arrache un oeil, afin de libérer, symboliquement, Malecta de l'Oeil de Freïa.
A ce moment, la barrière entre les mondes vacillent. Les murs se mettent à trembler, des fragments de pierres explosant et impactant un peu partout.
"Le portail, soupire le grand prêtre, Aprés toutes ces années, je vais enfin pouvoir me libérer de cette prison de chair..."
Lentement, il s'avance vers une sorte de plaie, de déchirure, un trou qui transperce la réalité et s'ouvre vers l'au-delà. Et chacun de ses pas, chacun de ses gestes est une victoire. Et rien, ni les hurlements du temps et de l'espace, ni les larmes de Gothar, ni les corps sans vie de ses anciens disciples, ne l'empêche de continuer. Car il saît qu'en ce moment même, il s'apprête à rejoindre les Immortels.
Au même moment, un Homme fait un signe à son compagnon. Ce signe signifie:"On y va". Alors, les deux ombres se redressent et entament une course folle et insensée. Et ni l'un, ni l'autre ne savent où cette dernière les mènera.
La dernière chose que vit le Grand Prêtre en franchissant la Plaie, c'était l'immense statue de Malecta qui commençait à trembler et à vaciller. Ca, et les myriades de germes pathogènes, les hordes de bacilles, les amas amibiens et les serpents viraux, une armée invisible et dévastatrice, qui naissaient de la mort des sacrifiés.
Il aurait du être pleinement heureux. Car bientôt, l'immortalité serait sienne. Pourtant, quelque chose le travaillait. L'impression de ne pas être seul, d'avoir oublié un détail. Das le rituel, ou autre chose. Et puis surtout, il ne pouvait s'empêcher de repenser à une image indistincte et floue, la dernière chose qu'il avait vu, juste avant de disparâitre dans les gerbes de mana. Comme deux taches noires à la périphérie de son regard.
Sauf que ces deux taches semblaient se déplacer...
azsher
12-12-2005, 05:02 PM
*reflechis longuement sur les paroles, dites par la vieille femme au gamin...*
...Un jeu, rien qu'un tirage de dès c'est ça...hé bien je contrôlerais mes dès et le jeu!
PS: Jolie BG, j'attend la suite ;) .
Etherne
12-17-2005, 03:20 PM
Des visages, des figures, des images qui se superposent dans son esprit et l'impression de ne plus être tout à fait vivant. Mais de ne pas être encore mort. Et surtout, une question. Une question qui le hante et le dévore depuis qu'il est réveillé:
"Qui suis-je?"
Silence. Ténèbres. Douleurs.
*
Autour de lui: des corps étendus, à perte de vue, dans ce qui semble être un hospice, un dispensaire, ou peut-être un temple, ou peut-être les trois. Et dans son crâne, des gémissements, des hurlements, des rales d'agonies, des visions d'horreur et de cauchemars. Ici, maintenant, et ailleurs, autrefois. Deux époques qui se font face. A la fois si proche, et si éloignées. Et entre les deux, sa conscience vacillante qui essaie de maintenir une cohérence dans tout cela. Passé, présent, futur, tout se mélange, se détruit et s'entredéchire.
"Qui suis-je? Et surtout, qu'est-ce que je fous là?"
Coup de tonnerre. Bruit sourd, incadescent et grésillant. L'impression qu'un carreau d'arbalète lacère ses chairs et s'arrête à quelques centimèes de son coeur. Ce sont les sirènes du vide qui l'appellent, de leurs voix blanches et ennivrantes, la tentation du néant qui s'empare de lui. Quand? Aujourd'hui? Hier? Demain?
Un voile rouge passe devant ses yeux en même temps qu'une succession de paysages apocalyptiques. Des palais décharnés, des temples oubliés, des crevasses dans la terre surgissent des méandres de son âme, et partout, en demi-teinte, les effluves miasmiques de la maladie et de la mort.
Retour au présent dans une transition aussi brutale que fulgurante. A l'image d'un coup de poignard en direction de la trachée. Net, incisif, mortel.
Son épaule tremble. Quelqu'un, une femme, est en train de refaire ses pansements. De ses mains douces, elle s'efforce d'appliquer des onguents sur ses blessures, tout en lui murmurant des prières. Mais la douleur revient, sans cesse, lancinante et telle Une décharge électrique parcourt son esprit, son corps, chacun de ses membres et de ses terminaisons nerveuses avant de mourir dans un râle de silence.
Se sentir vivant...
Il essaie de se redresser, de se lever, de bouger ses jambes, ses bras, de crier, d'exister. Mais il n'y parvient pas. Il reste clouer dans sa paillasse, en sueurs, la peau brulante et les yeux rougis par la fièvre. On lui administre de nouveaux onguents, des produits dont le goût est celui du moisi. On lui donne ça et on lui dit:
-"Bois!"
Et il boit. Comme un enfant. Comme un vieillard. Comme quelqu'un qui s'accroche à la vie. Faute de mieux.
Ses cuisses, son dos, sa poitrine, tout en lui est douleur. Son visage, aussi. Ce visage que du bout des doigts il essaie d'explorer. A la recherche d'un signe de lui même. Il effleure des plaies, des cratères et des crevasses de chairs mortes ou sanguinolentes, les stigmates d'un million de morts, d'un millions de combat. Son nez, sa bouche, ses joues, tout en lui n'est plus que cicatrices, bandages et feu. Tout en lui aspire au repos. A la fin.
"Qui suis-je?".
Voilà ce que dit la voie à l'intérieur de lui-même.
"Qui es-tu? Que fais-tu là?"
Ne sachant quoi répondre, il s'endort. Fuite éperdue dans l'au-delà, vers un monde de rêve, de rivières et de lacs, une assemblée de forêts et de féérie. Tout ce qui reste de son enfance. Mais la réalité se rappelle sans cesse à lui. Et son visage est celui de la mort, de la souffrance et du désespoir.
Souvent, il se demande qui il est. Qui il est vraiment. Qui est cet être pour qui, et au nom de qui, il se bat. Mais il n'abandonne pas. Malgré le doute, l'incertitude, il continue à affronter la destinée.
Car, au plus profond de son être, il sait qu'il a déjà connu des situations bien pires. il a déjà été blessé, torturé et humilié. Et cela à plusieurs reprises. Il a déjà connu le gout de son propre sang, et celui de son urine. Il a déjà été trahi, poignardé, transpercé et frappé, à maintes et maintes fois. Il a connu l'odeur de la mort et de la peur, celle des charniers, du sang, de l'acier et de la rouille. Celle qui s'empare de vos tripes, jusqu'à la nausée, et ne vous quitte jamais vraiment.
Il ne se souvient pas vraiment qui il était. Mais il le devine, à travers son instincts, ses réflexes et ses intuitions. Il sait qu'il est tombé, plus d'une fois, sur les champs de bataille et ailleurs, et qu'il s'est toujours relevé. Il a appris à se méfier des autres, des ennemis comme des amis. A ne compter que sur lui-même. Il a appris tout cela, en même temps que la valeur de l'argent, de l'amitié et de la liberté.
Il a déjà subi mille morts et mille humiliations. Il le sait. Une partie de lui le sait. Pas la meilleure, certes. Mais une partie de lui quand même.
Celle qui lui dit quand se baisser et quand tirer en temps de guerre. Celle qui lui dit:"ce type est un ami, cet autre là doit mourir". Celle qui le garde en vie depuis tout ce temps. Sans rien demander d'autre en échange qu'un peu de sang et de vin.
"Qui suis-je?" répète la voix, encore et encore. A l'infini.
Il lui semble avoir été militaire. Dans l'armée ou une compagnie de mercenaires. Il lui semble qu'il tirait des traits de feu sur l'ennemi, des projectiles qui fusaient à la vitesse du vent et avec la force du tonnerre, en direction de la gorge, du coeur ou du cerveau de ses cibles. Oui, caché dans l'ombre, il avançait au-delà des rangs ennemis, à la recherche de l'état major et des dignitaires. Et là, d'une flèche, d'un trait métallique et vif, il faisait pleuvoir la mort sur les troupes ennemis. Il a tué. Souvent. Pour de l'argent. Pour vivre. Survivre. Et pour d'autres raisons. Pas toujours aussi valables.
"Qui suis-je?"
Autrefois, il pouvait répondre à cette question. Autrefois, il savait qui il était, et ce que'il voulait. Il était un homme, avec un nom, une famille et des buts. Et il cherchait quelque chose, ou quelqu'un. Un coeur. Un signe des dieux. Ou une trace de leur parole.
L'espace d'un instant, le visage d'une vieille femme, une déesse ou une sorcière, agrippa ses pensées avant de s'évaporer pour laisser place à une tache de sang.
" Et tu auras beau te débattre, crier ou lutter de toutes tes forces, rien n’y changera. La partie est truquée depuis le début. Tout est truqué !"
Comme l'écho d'une vie lointaine et oubliée, cette phrase se répétait, à l'infini, dans sa mémoire en ruine. Autrefois, il savait comment faire pour apaiser son âme et chasser toute confusion, rendre son esprit aussi limpide que la trajectoire d'une flèche en direction du coeur de l'ennemi.
Il savait comment faire. Mais c'était il y a longtemps. Et aujourd'hui? Saurait-il retrouver le chemin des palais mémoires?
Fermer les yeux. Ecouter les battements de son coeur, redécouvrir la vie. Sentir ses limites, ses frontières et ses paradoxes. Réveiller le feu qui brûle en soi. Devenir une flèche, son vol et son point d'impact. Vivre, mourir et renaître. En un seul mouvement.
Fondu noir. La fièvre, les tourments, plusieurs jours, plusieurs nuits, à mi chemin entre la vie et la mort. Et finalement, un nouveau réveil.
Lumières orangées, roses, chaudes et réconfortantes. La caresse du soleil sur son visage, et celle d'une main, douce et réconfortante, sur sa poitrine.
Il ouvre les yeux et en contrejour devine le visage d'une jeune prêtresse d'Ysatis. C'est elle qui s'est occupée de lui pendant tout ce temps, elle qui lui a donné une raison de rester.
- "Vous vous en êtes sorti finalement. C'est bien"
Sa voix est douce, forte, optimiste et pessimiste. A l'image de notre époque. Mais il ne sait pas quoi répondre. il ne sais pas si il est triste, ou heureux. Il ne sait pas qui il est, ni ce qu'il fait ici
- "Je ne sais pas"
-"Vous ne savez pas?"
-"Non, je ne sais pas..."
-"Mais, vous ne savez pas quoi?"
-" Si c'est une bonne chose que je sois encore en vie. Dans cet état"
-"Plutôt que de faire oeuvre de cynisme, vous devriez prier Ysatis et le remercier. Beaucoup n'ont pas eu votre chance et ont succombé aux maléfices de Malecta. Beaucoup n'auront pas la chance de revoir leurs terres ou leurs familles."
Il ne sait pas quoi répondre. Il lui semble qu'il n'a pas ou plus de famille, et que les quelques endroits dans lesquels il a séjourné ces dernières années ne sont plus que des ruines.
Mais il doit partir. Il le faut. Alors, il sert les dents et se concentre sur ses muscles. Il s'assoit sans problème au bord de lit, puis pivote sur sa droite, puis fait travailler ses quadricepts.
Quelques heures plus tard, il ramasse ses affaires. Quelques pièces d'armure abîmées, une masse, un sac à dos et une vieille arbalète. De quoi boire et manger, de quoi chasser et survivre. Puis, il se dirige vers la place du village. Des survivants commencent à s'y entasser, et des convois, des voyageurs isolés et de petits groupes se forment, pour repartir à la conquête des terres.
Il soupire. Une légère appréhension l'envahit. Fugace. Mais la prêtresse le regarde, et son regard, si pur, si doux, si dur et déterminé, lui redonne confiance et l'invite à ne pas la décevoir.
-"Bonne chance, lui dit-elle, tout en le saluant. Peut-être nos routes se recroiseront-elles."
-"Il est vrai qu'en ces temps troublés, on ne peut être sur de rien."
Ils se touchent du regard, quelques secondes, puis elle reprend.
-"Je ne sais pas si je vais vous rendre service en vous donnant cela. Mais il le faut. On m'a demandé de le faire."
-"Pardon?" demande-t-il, circonspect.
-"Oui, l'homme qui vous a amené ici, et bien, il a laissé quelque chose pour vous."
-"L'homme qui m'a amené ici?"
-"Vous ne vous en souvenez pas?"
-"Non.
-"Vraiment pas?"
-"Non, pas du tout..."
-"Un dénommé Suichi."
-"Ca ne me dit rien"
-"Dans tous les cas, il avait l'air de tenir à vous. Mais il devait partir. Il devait emmener le coeur loin d'ici."
-"Le coeur?"
-"Oui, c'est ce qu'il a dit. Il a dit que vous comprendriez. Que cela, vous ne pouviez pas l'avoir oublié."
Un sourire se dessine sur son visage. Evidemment, il y a des souvenirs plus tenaces que d'autres. Des marques indélébiles, qui vous définissent plus que toutes les autres. Plus que votre nom ou votre profession.
-"Suichi, vous avez dit."
-"Oui. c'est ça"
-"Un jeune elfe des bois, avec un pourpoint de cuir et de hautes cuissardes?"
-"Oui, c'est ca."
-"Et il est parti dans quelle direction?", demande-t-il tout en sachant qu'il n'engage dans un chemin pentu et interminable.
-"Le Sud Est, je crois. Vers Al-Drifa. Il disait que là bas, l'oracle aurait surement la réponse".
Trop confiant, Suichi. Comme toujours. Et si la plan n'a pas marché, c'est qu'il y avait un traitre. Quelqu'un qui jouait double jeu. Herald était trop bête pour ça, Suichi trop passionné. Et moi, et bien moi, je ne sais pas. Non, c'était l'Oracle de Gothar qui avait tout manigancé. Il ne voyait pas qui d'autre aurait pu le manipuler de la sorte.
-"En fait, votre ami a acheté un Dodo pour vous. Juste avant de partir. Et il vous attend dans son enclos, justeà côté"
Nouveau sourire, aux coins des lèvres et au fond de l'esprit. Sur le pas de la porte, il trace le symbole. Et quelques secondes aprés, l'ombre du dragon se profile à l'horizon.
Bientôt, il sera loin.
Une dernière fois, il vérifie son équipement. Il soupèse le médaillon, qu'il ne reconnait d'ailleurs pas, puis commence à lire le message. Ceci fait, il offre un dernier salut à la prêtresse et monte sur le dos du Dragon.
-"Au revoir, mademoiselle. Et merci, pour tout.".
- "Eleane. Je m'appelle Eleane. Et vous? Comment dois-je vous appeler?"
-"Personne. Je ne suis Personne. Rien qu'une ombre, un souvenir éphémère, à peine plus consistant qu'un rêve, ou que le souffle du vent. Alors, au revoir Eleane. Ou adieu, je ne sais pas."
Au fond de lui, il savait qu'il ne la reverrait jamais. Le monde est ainsi fait que les gens vivent, se battent et meurent dans l'indifférence la plus totale. Sans savoir ce que sont devenus leurs proches, leurs amis, leurs frères et leurs soeurs.
Lui qui avait tout perdu n'avait plus rien à craindre. Sa vie, sa mémoire, son coeur et même son nom. Tout ce qui avait fait que un jour, il avais existé, tout cela n'existait plus. . Mais cela n'était pas grave. Car maintenant, il avait l'initiative. Il était redevenu maître de mon destin.
Il était devenu Personne.
Etherne
12-26-2005, 10:52 AM
A chacun de ses battements d’aile, la sensation d’être libre. A chacun de ses plongeons, celle d’être vivant. Depuis plusieurs heures maintenant, il survolait d’épaisses forêts en direction d’Al-Drifa, l’esprit en symbiose avec celui de son drake. Les mains posées sur ses flancs écailleux, les yeux clos, il sentait le vent souffler sur son visage, s’engouffrer derrière ses cheveux, fouetter ses narines et cingler ses paupières. Un contact brûlant, brutal et primitif avec les forces élémentaires, quelque chose de viscérale, d’instinctif et d’intemporel, de très sombre et de très lumineux, s’emparait de lui. Une énergie clair-obscur, subtile et mélancolique, qui réveillait en lui de vieux réflexes, de guerrier, d’assassin, de prédateur et d’archer, l’ombre nostalgique du héros qu’il avait été autrefois, avant de sombrer dans les ténèbres et de succomber à l’étreinte de Malecta.
Cette force qui l’avait guidé, trompé, trahi et sauvé, a plusieurs reprises, cette puissance qui avait ciselé son Fatum et sa vie, et qui résonnait dans son crâne comme les paroles d’une vieille femme, il n’aurait su la nommer précisément. Il la ressentait, comme un impératif, un élément structurant et déstructurant, un processus entropique et prophétique qu’il générait de manière inconsciente. Cette flamme invisible, cette brûlure incandescente, mortelle et salvatrice, se nourrissait de son essence pour synthétiser un nouvel espace de potentialités, une nouvelle vie et un nouveau monde. Plus sombre, plus violent, plus héroïque aussi, mais surtout, bien plus exaltant. Et il avait accepté le défi, alors qu’il n’était qu’un enfant, alors qu’il ignorait tout du monde et de ses machinations. Il avait accepté d’être l’interface, et le fil conducteur d’un affrontement qui le dépassait, et de très loin.
Acteur, joueur, mise et élément du jeu, il était tout cela. Et il appartenait à un système, un monde, un univers, bien plus grand que tout ce qu’il aurait pu imaginer. Il existait d’autres acteurs, d’autres joueurs, d’autres mises et d’autres éléments dont il ne soupçonnait même pas l’existence, mais dont la vie, les actions et les pensées interagissaient avec les siennes. Une sorte de gigantesque réseau, une trame invisible, qui frémissait sous la surface limpide du réel et qui parfois s’effondrait, brutalement. Quelques instants durant, le temps d’une absence ou d’un battement d’ailes, il se sentait arracher à la réalité, perdu dans une sorte de néant noirâtre et silencieux. Nulle part et partout, à la fois. Puis, il reprenait ses esprits, le monde redevenait clair et lumineux, et tout pouvait recommencer. Jusqu’à ce que tout s’effondre de nouveau.
Ces derniers temps, ses absences étaient de plus en plus nombreuses. Brutales mais éphémères, elle ponctuait son existence avec une étrange banalité, au point de ne plus vraiment le gêner. Ce qu’il faisait durant ces moments de non-vie, de non-existence et de non-temps ? Il l’ignorait. Mais il avait parfois l’impression de ne pas être seul à subir ce sort, ces contrechocs psychiques qui éclataient sa conscience et sa mémoire en une succession de scènes désordonnées, de paysages éclatées, de combat frénétiques et d’errances extatiques. D’autres que lui subissaient le même sort. D’autres que lui étaient soumis à cette malédiction. L’Oeuvre de Malecta, d’Agnar, ou peut-être même de Gothar lui-même. La Source de l’Instabilité du Monde.
Ce qui était sûr, c’est qu’il existait un lien entre tout cela. Il existait un lien, ténu et presque invisible, entre les paroles de la vieille femme, les promesses de l’Oracle de Gothar, la conjuration de Malecta et sa chute dans les méandres de la réalité. Il existait un lien, un fil conducteur, une logique immanente, subtile et insaisissable, une méta-histoire qui englobait toute les histoires, et dont lui-même n’était qu’un des aspects. Ce qui était sûr, aussi, c’est qu’il en trouverait chacune des ramification, chacun des maillons, chacun des éléments constitutifs, et qu’il les détruirait. Un par un. Pour se libérer, se retrouver, devenir celui qu’il n’aurait jamais du cessé d’être. Oui, il était cet élément de l’Histoire qui se retournait contre l’Histoire elle-même, la capacité du destin à se libérer de sa propre emprise.
En arrière fond, les paroles de la vieille femme, ses rires et ses ricanements, une vision fugace en forme de mare de sang. Et plus en arrière encore, dans les strates les plus inaccessibles de sa mémoire, la certitude que les apparences étaient trompeuses, que cette vieille femme était bien plus qu’une vieille femme, qu’elle était le point zéro de son histoire, sa source, sa pierre angulaire, son alpha et sûrement aussi, d’une certaine manière, son omega.
« Tu comprends ça, gamin ? On ne choisit rien dans la vie. Ce sont les dieux qui décident pour nous. Ce sont eux qui tirent les ficelles, eux qui jètent les dés et ramassent les mises. Et tu auras beau te débattre, crier ou lutter de toutes tes forces, rien n’y changera. La partie est truquée depuis le début. Tout est truqué ! »
Personne essaya de faire le vide en lui. Oublier. Etre simplement. Dépasser le cadre du récit, transcender les limites de sa propre vie. Mourir et renaître. Devenir le monde pour mieux s’en séparer, pour mieux l’assassiner. Se retrouver. Ici. Ailleurs.
Mais ses efforts restèrent vains, car la douleur, les blessures, ses plaies encore à vif, ses visions, ses cauchemars, tout ce qui restait de son incursion dans l’Anti-Monde et de sa lutte pour retrouver le C½ur de Malecta, des hurlements de ces corps entassés, éventrés, dépecés et gangrenés dans les profondeurs du Palais de Chair, aux tortures endurées au nom d’une mystique défaillantes et perverses, tout ce mal enfoui en lui revenait sans cesse. Lancinant, envoûtant, hypnotique, comme la mélodie d’un interminable requiem.
*
Depuis plusieurs heures maintenant, mais il n’aurait su décrire précisément les multiples éléments qui accompagnait cette sensation, il se sentait de nouveau vivant. Sans passé, sans avenir, les contours de son présent tout juste ébauché, mais vivant, libre, ivre de plaisir et de rage, le c½ur en harmonie avec la nature. Connecté à la nature.
Autour de lui, des nuées ondoyantes qui tapissent le ciel rouge sang, et un vent chaud qui glissent sous le corps de sa monture. Au loin, l’ébauche d’une cité, une sorte de mirage ou d’illusion, une ville dont la taille évoque la démesure et les gloires passées. Al-Drifa, le carrefour des vents, la perle de Ganareth. Dans son esprit, une succession d’impressions contradictoires. Des souvenirs, des légendes, des visions prophétiques, un ensemble de flashs chaotiques et désordonnés.
« Méfie-toi de tes ennemis, lui avait dit-un vieux demi-elfe au corps tout décrépi, la première fois qu’il avait arpenté les alentours du port. Ouai, méfie-toi d’eux comme de la peste ! »
Il avait ensuite émis un gros rot, avant de finir sa choppe d’un trait et de conclure d’une voix éraillée et empâtée par l’alcool :
« Mais plus encore, méfie-toi de tes amis ! Car eux, et je te parle en connaissance de cause, tu ne sauras jamais vraiment ce qu’ils attendent de toi… Ouai, y a une histoire au sujet de ça… Au sujet d’une vache qui chie sur un oisillon et d’un loup qui le sort de la merde pour le bouffer ! Tu vois, le genre, non ? Non ! C’est dommage, parce que là, je suis trop beurré pour te raconter la suite… »
Le visage du vieux demi-elfe, jusque là éclairé par les restes d’une bougie, avait ensuite disparu avec un bruit qui ne laissait présager rien de bon quant à la quantité et à la qualité, de ce qu’il venait de régurgiter. L’homme n’avait pas bougé pour autant. Il avait terminé son verre, levé les yeux vers le ciel et contemplé les constellations. Ce faisant, il avait allumé une cigarette et s’était assoupi, l’esprit bercé par l’odeur âcre et salée de la mer, et les murmures du vent et le roulis des vagues, et les paroles incompréhensibles du vieil ivrogne qui continuait à marmonner dans sa barbe.
« Et pour ce qui est des femmes, alors là… Je n’ai rien d’autres à te dire que ce qu’à m’a dit mon père, alors que j’étais encore enfant… « Aime les ou déteste les autant que tu peux, mais surtout… Aime les… ». C’était un philosophe, mon père… Enfin, avant qu’il perde un peu la tête… A cause d’une Mal-Pisse… Tu es toujours là, en fait ? Oh, tu m’entends ? Ben, réponds moi… »
Mais Personne, qui ne portait pas encore ce nom, car alors il était quelqu’un, était parti depuis un bon moment, en compagnie d’une jolie demoiselle en direction de la Maison aux Portes Aveugles. L’endroit où l’attendait son destin et surtout, l’Oracle de Gothar.
Le paradoxe de toute cette histoire, et l’ironie qui en découle, outre le fait qu’elle devait marquer un élément tragique dans le destin de l’Homme sans Nom, c’est que ce pauvre bougre de demi-elfe, Loreniyl, n’avait nullement péri de la main d’un de ses ennemis, moins encore de celle d’un de ces amis, mais de la sienne, dans un geste suicidaire et libérateur qui avait succédé à une longue période de décrépitude durant laquelle il avait vu son foie devenir aussi dur que de la pierre, ses dents et ses cheveux tomber, son teint prendre une couleur jaunâtre et d’immondes petits boutons éclore sur l’ensemble de son corps.
*
Retour au présent, parmi les nuées et les vents.
En contrebas, des réfugiés qui hurlent, des armes qui s’entrechoquent, des cris de fureur et d’autres de désespoir. Même s’il ne s’agit que de silhouettes éparses, et que leur sort ne lui importe pas beaucoup, Personne ne peut laisser le convoi succomber à un groupe de maraudeurs. Ses doigts plongent dans le cou du Drake et y dessinent un symbole ésotérique. Immédiatement, la créature plonge en piquée.
En quelques dixièmes de secondes, il a retrouvé ses réflexes de combattant : de la main gauche, il a saisi trois carreaux d’arbalètes et les a encoché avec la vitesse du serpent, de la droite, il a ajusté ses cibles. Puis, trois sifflements stridents fusent en direction de trois silhouettes qui s’effondrent presque aussitôt.
Personne sourit.
Même s’il n’a canalisé aucune énergie magique dans ses traits, ils n’en restent pas moins des armes meurtrières. Le jugement du ciel, le fléau des fantassins. Anticipant ses ordres, sa monture bifurque vers droite et prend à revers un groupe de maraudeurs qui vient d’assaillir trois jeunes femmes. La première voit son visage arraché par un coup de masse, la seconde sa poitrine déchirée par une lance et la dernière tombe à genoux au milieu de ses assaillants, les bras en croix en signe de soumission. En guise de réponse : des sourires en lame de rasoir et une lame sur sa gorge. Quelques secondes après, ce ne sont plus des hommes qui l’entourent mais des corps sans vie, face contre terre, la gorge, le c½ur ou les yeux transpercés par les traits venus du ciel.
L’homme est rapide. Mais pas encore assez. Il le sait. Et puis, il manque de précision. Mais dés que ses blessures seront cicatrisées, tout ira mieux. Ses traits deviendront des rais d’acier mortels et assassins, des armes capables de foudroyer un homme à plus de cent mètres sans lui laisser la moindre chance. Mais pour l’heure, il doit encore éliminer une dizaine de brigands.
Sur son front, quelques gouttes de sueurs, sur son visage, les caresses du vent, dans sa poitrine, un c½ur qui bat. Il se sent vivant comme jamais. Il se sent prêt à affronter le monde et à le vaincre...
*
L’Oracle de Gothar rouvrit les yeux, au moment où le dernier des combattants s’effondrait, le dos constellé par une pluie de carreaux d’acier. Une lueur d’amusement brillait dans ses yeux.
Tout se passait exactement comme il l’avait prévu. Tout se passait exactement selon le Plan de Gothar.
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