Manidrim, l’Humaine Illusionniste
(Extrait d’une conférence du professeur Lystulliv, de l’université d’Al-Drifa)
Loin de moi, Mesdemoiselles, l’idée d’affirmer que les femmes sont, par nature, plus douées pour l’Illusion que les hommes : chacun sait que la Loi de Ganareth a décrété depuis longtemps que les sexes sont égaux et que ceux qui oseraient dire le contraire seront frappés d’amende. Je me contenterai donc de dire que Manidrim fut une Humaine Illusionniste particulièrement douée.
Le fait qu’elle se soit d’abord passionnée pour cet Art afin de paraître encore plus belle qu’elle n’était au naturel n’a évidemment rien à voir avec son sexe. D’ailleurs je connais bien des hommes qui se pomponnent aussi. Arrêtez de rire bêtement, Lyllkrank le Cancre !
Bref, elle commença par jouer avec les ombres et les lumières, histoire de rendre un peu moins brillant son nez et un peu plus ses yeux. Inutile, Mademoiselle Lylambelle, de vérifier dans le miroir de votre poudrier : votre nez est TRÈS BIEN !
Donc, partant des illusions ordinaires que dicte la coquetterie, Manidrim glissa peu à peu vers la Haute Illusion, qui est un Art autrement puissant. Elle n’était pas aussi douée en ce domaine que les Elfes Noirs, lesquels sont quasiment des Illusionnistes nés, mais elle était très coquette, très joueuse, très têtue aussi.
Elle mesura le chemin parcouru le jour où, sur une hauteur dominant Al-Drifa, elle parvint à faire croire à un pauvre bûcheron qu’elle était la déesse Malecta, descendue sur Ganareth pour lui assurer une fertilité éternelle et surabondante (le pauvre diable, qui avait déjà onze enfants - on manque parfois de distraction, en forêt - faillit se pendre d’émotion).
Ce voyant, le grand Allouisius, informé des accidents que la jeune Illusionniste risquait de provoquer, débarqua masqué en jeune homme irrésistible. Manidrim, pour sa part, savait très bien prendre l’apparence d’une jeune femme irrésistible. Bref, ils ne purent se résister et apprirent beaucoup l’un de l’autre. Allouisius décida, en rajustant sa toge, de consacrer quelques années à la formation de cette jouvencelle si prometteuse. Non, Mademoiselle Lylambelle, tous les professeurs ne pratiquent pas obligatoirement de la même manière.
Les leçons allèrent si bon train que Manidrim devint la plus grande Illusionniste du genre humain. On dit qu’elle en faisait voir de toutes les couleurs à ses ennemis, à ses adorateurs aussi car elle eut, après qu’Allouisius fût parti pour d’autres aventures, nombre de disciples avides d’apprendre toutes ses sciences. On dit même qu’à un âge fort avancé, elle parvenait encore à donner l’illusion d’être une fort jeune fille. Celui qui retrouverait la formule pourrait faire fortune. Celle-ci a été semée, avec bien d’autres, par Manidrim l’éternellement belle, l’éternellement trompeuse. On dit qu’elle revient parfois parmi les hommes, toujours fraîche et séduisante malgré les siècles écoulés, pour vérifier si ses charmes fonctionnent toujours. Elle aurait croisé le chemin de Vuuar, qui s’y serait laissé tromper, à ses dépens (ce qui, hélas, n’arrangea pas son caractère).
Peut-être est-elle venue s’asseoir sur les bancs de cette université ? Non, ce ne peut pas être vous, Mademoiselle Lylambelle : vos notes ne font vraiment pas illusion !