La genèse de Ganareth


La Genèse vivante de Ganareth, ou comment les Êtres Divers et Variés sont venus au Monde

(Par Lystullbone, Haut Elfe, professeur de Secrets de la Terre, Université d’Al-Drifa)

D’aucuns affirment que tout fut créé par Gothar, tel que c’est aujourd’hui, et que les os que nous retrouvons parfois dans les sols profonds et les déserts sont ceux des Géants de la légende et d’autres êtres bizarres dont même la mémoire des Elfes, qui est pourtant vaste, a oublié le souvenir.
Ce serait faire du Grand Dieu une sorte de comptable, qui aurait passé son temps à surveiller chaque être vivant, de l’infime bestiole au monstre géant. Franchement, entre nous, à quoi servirait d’être un Dieu, s’il fallait passer ses Saintes Journées à créer les dents pointues de tel fauve, puis les pattes agiles de telle proie potentielle du fauve, puis ceci et cela, sans cesse, et avec des retouches perpétuelles, car si les pattes de la proie sont trop agiles, le fauve ne peut plus les attraper et meurt de faim, si les dents du fauve sont trop pointues, cela le handicape grandement dans sa vie amoureuse, donc dans ses capacités à perpétuer l’espèce, etc.
Non, franchement. Ma conviction personnelle - mais je ne suis qu’un humble ramasseur d’os - est que Gothar a créé les GRAINES des êtres, puis les a laissées ensuite se débrouiller toutes seules. Un peu comme le paysan ensemence son champ, laissant à la Nature le soin de pourvoir à la germination et tout le reste. Imaginez un paysan qui se pencherait à chaque instant sur le destin de chaque grain ! Ce serait non seulement une grande fatigue pour lui, mais une catastrophe pour le champ : sans cesse piétiné, il deviendrait stérile...
D’ailleurs, tout le monde sait ça : mieux vaut que les Dieux ne s’intéressent pas de trop près à nous, sinon ils risquent de tout piétiner...

D’où sont venues les graines ?

Donc, des graines, qui se sont répandues comme la semence des herbes ou comme celle des Rangers en vadrouille. Mes confrères et moi restons assez divisés sur le milieu où ces graines semées par Gothar se sont d’abord développées. Dans le ciel ? Dans l’eau de la mer ? Je penche personnellement pour la riche et odorante bouillasse des marécages, si chargée en éléments nutritifs de toutes sortes, mais ce n’est qu’un avis personnel.
Personne ne saura jamais comment vivaient les petites graines d’origine, si petites que même un œil de Gnome prolongé d’un de leurs espèces d’engins grossissants ne peut les percevoir. Sans doute, déjà, y eut-il des graines qui dévoraient leurs sœurs et d’autres qui se sauvaient à toutes jambes, ou ce qui leur servait de jambes...

Le classement des Trolls

Je ferai donc commencer mon histoire au chapitre que nous pouvons un peu mieux cerner : celui où le vivant est sorti d’où il se trouvait, que ce fût air ou eaux plus ou moins nauséabondes, pour conquérir le sol ferme et vierge de Ganareth et y développer des êtres d’une taille plus facilement observable.
Qu’on me permette cependant une parenthèse : les êtres minuscules existent encore, et des Clercs de ma connaissance affirment que ce sont certains d’entre eux qui sont responsables de nos maladies quand, par exemple, nous nous mettons à éternuer comme des Gnomes répugnants lorsque arrive le printemps. Ils assurent que de petits êtres pénètrent dans nos narines et y chatouillent nos poils, ce qui déclenche l’explosion bien connue (et parfois franchement malpropre, surtout quand on a oublié son mouchoir). Qu’on me permette de me gausser : au nom de Gothar, que viendraient faire de petits animaux dans une narine d’Elfe, ou même dans une narine d’Humain, où il y a plus à manger ? Espéreraient-ils y fonder une famille, bâtir une ville, créer une civilisation ? Il faudrait qu’ils aient l’esprit bien mal tourné !
J’en reviens à mon propos : les êtres observables, qui vont de la taille du Zinzin des marais à celle du Dragon Majeur. Des spécialistes à l’esprit quelque peu évaporé ont essayé de les classer, par exemple, selon qu’ils volent ou courent sur le sol, ou selon qu’ils mangent des herbages ou de la chair saignante. Calembredaines ! Dans quelle catégorie classerez-vous, Messieurs les grands esprits, le Dragon standard, qui est à la fois capable de vous attaquer du ciel et, si la fantaisie lui en prend, de vous poursuivre au sol plus vite qu’un Dodo au galop ? Et que dire du Glargnub suceur, qui se régalera aussi bien de fruits que de votre sang bien nourrissant ?
Le premier classement à peu valable est celui des Trolls, qui ont peut-être l’air un peu rustiques au premier abord, mais qui jouissent d’un bon sens dont certains esprits tordus feraient bien de s’inspirer. Ils classent les Vivants en deux catégories : ceux qui bougent et ceux qui ne bougent pas.
Dans la première famille, on aura l’essentiel des végétaux, exception faite du Zlub carnivore et de ses cousins, qui sont enracinés comme des plantes, mais qui ont des dents comme des fauves. Tous ceux qui ont approché un Zlub carnivore d’un peu près peuvent attester qu’il entre dans le classement de « ceux qui bougent », ha, ha ! Dans la seconde famille, donc, on a tous les autres. Simple et efficace. Insuffisant, hélas, pour un esprit véritablement scientifique.

Le classement des Orcs

Les Orcs, qui ont comme chacun sait le sens de la famille, ont voulu affiner un peu le classement des Trolls. Par exemple, ils ont voulu discerner, au sein de « ceux qui ne bougent pas », lesquels pouvaient être mangés. Saluons cette courageuse initiative, qui a vu la mort de plus d’un savant Orc, dans d’affreuses convulsions intestinales : ainsi progresse le Savoir. Saluons aussi l’amélioration apportée par les Elfes Noirs à cette méthode : en incitant fermement des prisonniers de guerre à tester les différents brouets de plantes, on s’évite un certain nombre d’ennuis personnels.
Cependant, il est sage de solidement enchaîner le cobaye. Un de mes amis, il y a une vingtaine d’années, a péniblement fini : la décoction de plantes qu’il avait fait boire à un prisonnier Brave s’avéra, par le plus grand des hasards, être un fortifiant des plus efficaces. Mon ami eut la joie très éphémère d’avoir fait une grande découverte : trente secondes, très exactement, au bout desquelles il finit plus ou moins déchiqueté par son prisonnier. Signalons à ce propos que le secret de la formule s’est perdu, mais que mon ami avait beaucoup herborisé du côté des marais : avis aux amateurs. Donc, le comestible et le non comestible, au prix de bien des efforts. Mais il y avait une limite à ce classement : les Gnomes, par exemple, se régalent de certains ragoûts de racines qui feraient horreur à n’importe quel être civilisé ; et ne parlons pas de ce que mangent les Nains. En outre, une difficulté supplémentaire apparut quand les Lutins voulurent croiser leur classement avec celui des Orcs. On entra même dans une franche pagaille.

Le classement des Lutins

Je soupçonne fortement les Lutins, ces semeurs de pagaille, d’avoir fait exprès. Ils dirent, en gros, que c’était bien joli de subdiviser les êtres en mangeables ou non, mais que cela faisait abstraction d’autres qualités. Par exemple la tripe de Granpat, comestible, a des vertus élastiques à peu près comparables à la fibre de Zlub, non comestible. Les épines de nombreuses plantes ont les mêmes applications guerrières que la corne de Zmorglub avide, par exemple : végétales ou animales, les unes et les autres vous font d’intéressantes massues renforcées. Il fallait donc, selon les Lutins, avoir aussi un classement en durs et mous, en raides et élastiques, en clairs et sombres, en transparents et opaques, etc.

Le classement des Humains

Tout le monde sait combien les Humains ont la cervelle enfumée. Considérant sans doute que les Lutins n’en avaient pas assez fait, ils ont voulu introduire ce qu’ils appelaient « la substance scientifique » des choses. Par exemple, le fait qu’un Baboukh et un Zmorglub avide pondent tous deux des œufs était censé créer entre eux des liens de cousinage ! Quiconque a vu, même d’assez loin (mieux vaut pour sa santé), ces deux animaux, voit bien qu’ils ne se ressemblent en rien !
La théorie humaine a fait hurler de rire tout Ganareth et seuls quelques acharnés persistent à vouloir établir un classement entre animaux à sang froid et sang chaud, ou par le nombre de pattes, ou encore par le fait qu’ils donnent à téter à leurs petits. Franchement, quel rapport entre le nuisible Glargnub suceur, qui vole, attaque et aspire, et l’aimable Chlabs, qui gambade autour de vos jambes (même s’il urine parfois sur vos babouches) ? Oublions donc des Humains et leurs chimères, pour en venir au seul classement valable : celui des Elfes.

Le Classement Noble des Elfes

Les esprits susceptibles noteront que je n’ai pas évoqué les classements des Nains, des Gnomes et des Fées. Et pour cause ! Ils ne sont précis que dans leur domaine de prédilection : les Nains, qui vivent sous les montagnes, ont cent vingt-sept noms pour distinguer les différentes formes de vermisseaux, et un seul pour tous les êtres volants. Il est vrai qu’ils ont des difficultés pour lever la tête, avec leurs casques... Mais cessons de nous gausser : il y a des Nains très fréquentables. Parfois. J’en dirai autant des Gnomes, qui ne connaissent que ce qui patauge, barbote ou éructe dans leurs chers marais, ou des Fées, qui sont tellement tête en l’air que je me demande si elles ont plus de dix mots pour distinguer ceux qu’elles appellent les « Rampants ». Nous autres Elfes sommes d’ailleurs désignés chez elles par l’expression « Rampants vantards », c’est tout dire...

Donc le classement noble, le nôtre. Jusqu’à preuve du contraire, il est le plus complet.
Il remonte aux sources : celles des Dieux et de la création du Monde.
Je sais : j’ai dit au début qu’il ne fallait pas croire à ces sornettes. Mais on peut très bien établir une théorie solide sur des bases médiocres : suffit de ne pas trop secouer...
Donc, Gothar, à la base, qui crée les neuf Dieux. Non, ne me demandez pas qui a créé Gothar : c’est hors sujet. Les neuf Dieux protègent chacun un peuple, mais chacun sait qu’il y en a eu plus : les Korrigans, êtres de l’Air, ont été détruits dès l’an 99 ; quant aux Morgans des Espaces Souterrains et les Kells des Terres Glacées, ils s’anéantirent mutuellement au cours de la Grande Querelle de 666. Enfin, c’est ce qu’on dit : peut-être en reste-t-il dans quelque recoin secret de ce vaste monde. L’avenir nous le dira.
Cette affaire de 666 fut à l’origine de la création des neuf Entités, dont tout le monde connaît la liste par cœur :

  • Galina, mère des Oiseaux
  • Maam, mère des Mammifères
  • Elytra, mère des Insectes
  • Reptansa, mère des Reptiles
  • Coccifera, mère des Végétaux animés
  • Nthuma, mère des Morts-Vivants
  • Placeeb, mère des Esprits
  • Diplood, mère des Colosses
  • Daemonia, mère des Démons.

J’entends les critiques. Ils me disent : et le Zourit, bête molle et maligne qui vit dans la mer ? Et la Mangeuse d’hommes, qui a une queue de poisson et des mamelles (généralement, bien faites) de mammifère, plus des serpents sur la tête ? Et le Hninu, qui est mi-Troll, mi-bête ? Et, tout bonnement, le Gober d’lo et ses nombreux cousins poissons ? Dans quelle catégorie est-ce qu’on les fourre, ceux-là ?
Les plus tortueux demanderont en outre s’il faut différencier, chez les Morts-Vivants, ceux qui sont issus d’un Orc, d’un Gor ou d’un Chlabs, par exemple. Et si un Brave particulièrement musclé peut entrer dans la catégorie des Colosses.
Vous savez ce que je leur réponds, à tous ? « Essayez de faire mieux » !
Parce que c’est bien facile de critiquer, encore faudrait-il apporter des théories plus pertinentes que la mienne ! Alors, pour l’instant, admettons que Maam, la mère de tous les Mammifères, réside vraiment dans la constellation de la Grande Faucheuse (même si, personnellement, je n’en crois pas un mot) et qu’elle règne sur des êtres aussi différents que le Gor et le Hargarkh.
Admettons même que le Hninu, mi-Troll, mi-bête, est déchiré entre les influences de Malecta, la déesse des Trolls, et de Maam ou carrément d’Agnar, ce qui explique son mauvais caractère.
Admettons encore que la Mangeuse d’hommes est un peu démon, un peu humaine, un peu reptile, ce qui la fait dépendre à la fois de Daemonia, de Gothar lui-même et de Reptansa, et un peu poisson, ce qui ne dépend apparemment de personne. Ce mélange très spécial expliquerait bien des choses à propos de la psychologie des Mangeuses d’hommes : c’est bien la preuve que la Science retombe toujours sur ses pattes, si elle est bien exprimée.
Admettons enfin que ces explications m’aient un peu fatigué et que je vous le dise tout net : fichez-moi la paix.
Ou je vous livre au Zlok fétide.